FEU DOUX  dans l'âtre de la veuve           

Le personnage d’Anna P’lin est totalement dépourvu de malle au grenier...
Il faut dire qu’elle était la dernière au pays à confectionner des coiffes qui s’en allaient un peu partout orner la tête des jeunes filles au cours de rares fêtes traditionnelles. Une reine, une délicieuse petite vieille aux doigts de fée dont le petit savoir symbolisait parfaitement tout ce que Alida s’était évertuée à gommer et avec quel acharnement de notre mémoire.
La petite maison aux volets verts où elle a vécu son éternité de veuve était comme un minuscule grenier en désordre, un invraisemblable capharnaüm où elle y tenait renfermée sa formidable richesse du coeur. Madame veuve Pelin était une femme d’une grande beauté, un visage taillé à coups de serpe dans une forêt sauvage, de l’élégance à l’état brut des grandes voyageuses sédentaires, une nature morte impressionniste derrière sa fenêtre à jamais figée sur le clair-obscure du feux doux de son âtre, qui ne s’éteignait jamais. Un feu doux qui couve encore peut-être sous ses cendres. Pour tout cela vraiment Anna n’était pas une Proust, tout au contraire une Gautier, de la trempe et du caractère de Julie, celle qui était orgueilleusement morte d’avoir mis au monde Aristide.
Aussi bien celui-ci, ayant atteint l’âge de raison, vénérait-il confusément sa parente et c’est tout naturellement auprès d’elle que nous nous rendions d’abord à chacune de nos fugues merveilleuses. Un quart de siècle avait passé quand, au retour de ma visite à la Velguière qui fût un cuisant échec, bien que totalement prévisible, je me digeais non sans une certaine excitation mêlée de crainte vers le hameau de Chaignevin...
Je quittais la grand’route et laissais ma voiture faire le reste, de fil en aiguille retrouvant miraculeusement les bons chemins, ils se superposaient à mesure aux méandres de ma mémoire pour me conduire inéxorablement vers la maison Pelin; et cette image de la vieille dame dans l’embrasure de sa fenêtre qui m’accompagnait depuis le début de mon périple, cette image s’est concrétisée devant moi: elle s’y tenait derrière les vitres, son visage confondu sur un fond de ciel gris avec ma silhouette, confondue elle aussi avec le rougoiement des braises; Anna P’lin assise de profil le chignon haut, ses binocles posées au bord de son petit nez. Je frappais aux carreaux, elle me vit, et fût aussitôt sur le pas de sa porte:
“ Oh mon p’tit rat, mon p’tit rat, mon dieu seigneur quelle bonne surprise!”...à quoi elle ajouta le prénom de mon père... De sa touchante méprise je ne l’en démentis certainement pas tant je savais que sa mémoire, comme celle de la veuve Clémentine, s’était à jamais figée un jour, dans le temps.

Elle s’enquit immédiatement de ma santé - enfin de celle de l’autre, voulut savoir si j’étais marié, si j’avais de la descendance. A nouveau assise devant l’âtre et sans plus me regarder, perdue quelque part dans ses souvenirs sans âge, elle tisonna la cendre à peine rougie d’une chaleur perpétuelle, sans âge elle aussi. Et au tout petiat que je devais toujours être resté pour elle Anna parla comme à un homme, exactement comme elle parlait sans doute en ma présence ennuyée à mon vieux compagnon. Et elle me disait comme elle lui disait, parlant d’elle-même, parlant du seul battement de coeur dont elle n’ait jamais eu à souffrir, parlant de sa fierté de veuve de guerre: “Il était mon premier tout comme moi j’étais sa première, et il sera pour toujours mon dernier, tout comme je serai sa dernière...Tant aimée, tant aimée le mardi encore il s’en va défendre sa patrie et le lendemain le facteur m’apporte une lettre...je suis devenue la veuve! Que crois-tu qu’il me soit arrivé dès le lendemain encore? A cinq heures, à six heures ils ont commencé à défiler devant ma porte! Un homme est venu et puis un autre, tous ils sont venus frapper à ma porte: j’avais de l’attrait tu penses bien, j’étais la jeune veuve! Ceux-là même qui m’ignoraient hier encore, ils sont venus l’un après l’autre te dis-je frapper à ma porte...Mais je veux rester belle moi!! Et je te les flanque dehors! Dehors!...”

C’était entre elle et moi comme ces confidences sans frein ni pudeur de vieux amants et j’étais moi aussi comme eux tous, hommes et femmes qui toute une vie la visitèrent depuis ce jour, la faisant reine, reine des abeilles à qui ils viennent dévider leurs secrets, leurs douleurs d’être homme avec une femme qui les déteste, femme avec toutes les souffrances de sa condition. Ils admirent sa superbe obstination de veuve de guerre que seuls les sots disent inconsolable. “J’espère que toi aussi tu n’es pas de ces sales drôles qui ne songent qu’à courir la veuve!” J’ai cru un moment qu’elle allait moi aussi me flanquer dehors...
“Ils sont si peu patients! Et puis va ils trouvent bien ailleurs! Lui au moins il m’a attendu! Et lorsqu’il s’en va voilà que je les intéresse tous, l’un après l’autre!...”
“ Et ils s’en vont bredouilles”, lui dis-je, “plus amoureux qu’en entrant?”
“ Et je les fais languir, ils se torturent et ils y croient! Et toutes leurs femmes, toutes elles viennent me dire ce qui les préoccupe, à moi qui ne souffre aucun homme chez moi! Ils reviennent, ils me disent que je suis la plus forte et elles sont jalouses celles qui ont un homme chez elles!”
“ ...elles s’imaginent que tu les accueillent trop bien!”
“Elles envient cela que je les flanque dehors parce que je ne supporte pas l’idée même qu’ils me fassent souffrir. Je prends leurs mains et elles m’offrent la leur, parfois je leurs dis même que je les aime!”
“ Mais de qui me parles-tu, de ces femmes, tu les as aimé?”
“...Non, je te parle de tous ces hommes dont la main vient trembler dans la mienne! Je fais toujours de mon mieux, ils se plaignent de leur femme, ils me disent que je suis la plus forte...Il faut bien qu’il en reste quelque chose!...Mais ils sont si cruels! Tant d’années, tant d’années de souffrances, toujours dans l’inquiètude, toujours dans le désarroi!...Ce qu’il était beau, ce qu’il dansait bien! Ce qu’il savait y faire, sur moi...”

Pourquoi donc m’aura-t-il fallu l'entendre ressasser, et supporer cela, dès l’ors, entend-t-on ragotter ici et là, que cette solitude de veuve de guerre était consentie, qu’elle n’était pas sans être intéressée, qu’elle touchait un joli pécule à condition qu’elle ne se remariât plus jamais...Peut-être que je tiens d’elle, peut-être que je préfère lui rester fidèle, peut-être que moi aussi j’ai renoncé à ma faculté de mémoire un jour!... Peut-être que je suis un Gautier dans mes veines! Sur ce je me suis levé et j’ai pris congé de la dentellière, sans oser lui promettre de la revoir. Je lui avais néanmoins commandé une coiffe, cet ouvrage délicat qu’elle accomplissait toujours à l’occasion de la fête annuelle de Chaignevin au cours de laquelle on la ressortait en public pour une sorte de vénération d’usage. Anna Pelin est morte six mois plus tard et deux longues années s’écoulèrent encore avant que je n’en fus informé par les miens.

Vieil Hibou, ou son Paltoquet, je pousserai fidélement sa porte pour qu’elle me parle encore et encore de celle que je n’ai pas connu, qui aurait du être notre mère...

Le titre "Veuve de guerre" chanté par Barbara fit l'objet en 1958 de la censure gouvernementale.
Il fut interdit d'antenne sur la radio d'état suivant la décision n° 57 392.
Les paroles pouvaient porter atteinte aux bonnes moeurs (!)
(paroles du comédien Marcel Cuvelier)

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