ARISTIDE
qui avait deux nez


  Aristide  fredonnait         


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AGRICULTEUR

Si Alexandre est mort trois fois, son fils
est né deux fois et la deuxième ce fût sous la lune.


Dans le deuxième grenier, découvertes dans un carton: deux cartes d'identités, toutes les deux au nom d'Aristide. Car Aristide a eu deux vies. Dans la première, il fût un  paysan protestant, et pauvre. Son père Alexandre, le jeune veuf d'une suffragette, s'étant remarié avec une riche rentière, celle-ci prit son destin en main, refit son éducation, et en âge de se marier, le présenta à de riches propriétaires terriens qui se lançaient dans l'aventure de l'industrie. Dès lors le destin d'Aristide - et donc le nôtre - bascula dans l'inconnu; du jour au lendemain, lui sans diplôme, se vit confié de diriger une fabrique. 
Et il en découla notre propre devenir. Notre société industrielle. 
Nous devons cela à une Dame RICHARDE, la bien nommée...

C'était ce jour d’un formidable orage où le père et le fils se rendirent en calèche pour la première fois ensemble chez la Dame Richarde, leur bienfaitrice. Ils étaient blottis sous une bâche de misère tellement mitée qu’elle ne les protégeait de rien. Alexandre tenait les rênes et il dégoulinait de partout; Aristide qui était derrière dans son petit berceau d’osier n’en était guère moins trempé lui aussi. Après bien des chemins de traverses perclus d’ornières, des sentiers chaotiques et boueux, maintes fois manquant de s’embourber, de chavirer, ils entr'aperçurent enfin le magnifique palais de la riche rentière. Ce fût pour eux comme un éblouissement - bien qu’un peu flou - devant cette découverte d’un domaine  fantasmatique qui allait devenir un terrain de jeu et d'éveil extraordinaire pour cet enfant.
Mais en même temps la liberté qu'il s'y octroyait, les facilités d'existence qui en découlèrent sous l'égide de sa bonne fée Richarde, le conduisirent à tout renier une deuxième fois à la fin de sa vie pour ne plus s'attacher qu'à faire le bien à son tour envers ceux de ses origines - n'écoutant plus en lui que les préceptes supposés de sa mère naturelle, cette Julie suffragette au "corps coupable" morte en couches - punie en quelque sorte d'avoir osé déroger aux règles strictes et figées de sa petite communauté rurale engluée dans les traditions...

 
Les quatre vertus chevaleresques édictées  en son testament par Aristide:
HONNÊTETÉ FRANCHISE TRAVAIL et ECONOMIE

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DEUX NEZ

Il venait d’avoir ses vingt-deux ans lorsqu’il se fit établir sa première carte d’identité, était agriculteur avait les yeux marron mesurait un mètre soixante huit, arborait un nez long, pas de signe particulier. Vingt-deux années s’écoulèrent encore avant qu'il ne se résolut, ô combien volontiers, à faire reconnaître sa toute nouvelle identité de chef de fabrique:  avait toujours les yeux marron la même petite taille aucun signe particulier, mais il n’en alla pas de même au sujet de son appendice nasal...
Il se présente à la mairie:  “je viens me faire établir une nouvelle identité”, énonce-t-il sur un ton à la fois ferme et badin qui sous-entend avec force: une identité plus conforme à mon nouveau rang social. L’employé s’empare de sa vieille carte puis il le dévisage levant les yeux sans hausser la tête et tape une à une ces onze autres lettres: “yeux marrons”...Pour la taille il s’en remet à son prédécesseur et frappe tout pareil un mètre soixante huit, puis passant à la ligne, il en arrive maintenant au nez...A cet instant le visage du gratte-papier parait blêmir: ”nez fort”...Ce qualificatif d’une démesure que son collègue a inscrit jadis l’embarasse, car enfin, quand bien même serait-il indéniablement toujours fort ce nez que son propriétaire trimbale depuis sa naissance au milieu de sa figure, eh bien non, non et non cent fois non il n’osera jamais graver sur ce papier officiel ce qualificatif échu à un homme devenu tant respectable...Aussi fait, le doigt du rond-de-cuir s’abat sur son clavier et le mot qui se forme ressemble en tout exactement à ce nouveau visage qu'Aristide offre désormais aux yeux des autres:

M-O-Y-E-N!...

A vrai dire, ce ne sont pas deux mais trois nez qu'avait Aristide: souvenons-nous de ce qui lui arriva pendant l'Occupation, quand les fridolins s'en prirent à leur tour, décidément, à son nez. A son fort nez, à son nez d'origine au milieu de sa figure. Et voilà Aristide forcé de s'en remettre aux documents officiels, à tous les documents qu'il a pu dénicher en mairie - dans sa mairie originelle. Voilà Aristide contraint de réveiller son passé, dont il était bon ton d'avoir honte, pour nous autres les parvenus. Voilà Aristide qui réveille bien malgré lui Alexandre, et plus loin encore, Gaétan, Olivier, Vébert, Célestine, Germaine. Tous et toutes enracinés ici depuis des lustres. Une vrai lignée de sang royale, en somme. Cultivateurs de la même terre depuis la nuit des temps. Bon sang de bois royal, pourvu que la populace de la petite ville n'en sache rien!...
Mais ouf, nous fûmes bien vite blanchis de tout soupçon. Nous étions bien toujours des paysans de France profonde, que diable!
Nous avons le nez d’Aristide et sur notre propre carte, qui est très vieille et défraîchie, allez donc voir un peu ce qu’il y est écrit, malgré les apparences...


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UN TESTAMENT MORAL
(Dans un dernier souffle, Aristide de sa plus belle plus bien que d'une main tremblante écrivit à son fils ses dernières recommendations:)

"Mon cher enfant aimé, l'heure de la séparation éternelle approche chaque jour un peu plus. Avant de partir je veux énumérer mes dernières volontés avec l'espoir que tu feras ton possible pour les respecter. Obsèques simples ni fleur ni couronne. Si tu n'y vois pas d'inconvènients les cordons seraient portés par les ouvriers de l'usine parmi les plus âgés. Mon départ ne fera pas un grand vide et ne devra en rien changer vos habitudes. Je te suis très reconnaissant d'avoir toujours fait ton possible pour adoucir mes vieux jours, mais n'oublie pas que toute mon affection a été pour toi; Crois-tu que je n'ai pas constaté le rôle ingrat que tu as eu à remplir afin d'essayer de conserver l'esprit de famille et sans toutefois y parvenir complètement. J'en ai souffert il a fallu en prendre mon parti. Je pars la conscience tranquille n'ayant absolument rien à me reprocher et ne pense pas que tu auras à rougir de ma ligne de conduite; Maintenant reste ta mère laquelle sera certainement la plus touchée de mon départ; je ne crois pas nécessaire d'énumèrer ses qualités et ses défauts tu les connais comme moi, n'empêche qu'elle porte sur le front les plus belles vertus chevaleresques, honnêteté franchise travail les économie. Elle a donc droit à finir ses jours tranquilles, par conséquent je te demande de faire le sacrifice de la placer immédiatement soit à la maison de santé ou à l'hopital; au reste ton bon coeur ne permettrait pas de vois ta mère traitée à la maison absolument comme une étrangère; Évidemment tu auras une lourde charge, mais en quittant la maison ta mère abandonnera tout, c'est-à-dire les meubles, l'usine, la propriété des Ormeaux etc... et saura se contenter de la petite retraite des commerçants qu'elle touchera tous les trimestres réduit de 50%. Afin de réduire tes frais personnels je te conseille de passer chaque mois la somme que tu jugeras utile "en écriture" comme gratification, qui devra être employée à payer la pension de ta mère; Quoi que simples les frais d'enterrement sont toujours très coûteux mais ta mère aura mis de côté la somme nécessaire pour les couvrir. Adieu mon cher enfant soit heureux (...) en te conseillant de suivre toujours ton droit chemin Repas de famille et d'amis à l'hôtel de la Toque blanche mais (illisible) un surcroît de travail à la bonne " (inachevé)...

  original de la lettre   

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