L'AVENTURIER
De cet exilé de l'intérieur, qui occupe une place encombrante dans des malles luxueuses au grenier, prendra naissance la part prépondérante de notre "Grenier du Palais"...

 
Le cinéma de monsieur PROUST

Au cours des années 30 le cinématographe vit l’éclosion d’un nouveau genre de producteurs: de bons bourgeois de France, fortune faite dans l’industrie, vinrent se joindre au Fouquet’s à la vague déferlante de russes blancs qui avaient fui la révolution bolchevik. Tout leur devenait facile et comme ils s’ennuyaient ferme, la Ville Lumière leur apparaissait-elle suffisamment riche en promesses de toutes sortes, à commencer par la fréquentation, dans ces milieux du spectacle, de jolies filles réputées peu farouches.

 
Sylvestre Proust était l’un d’eux.
A peine arrivé à Paris ce fils de hobereaux, marié à la fille unique du député-maire de sa petite localité, vit sa bonne étoile lui filer entrer les doigts aussi sûrement que son argent frais sur les tapis verts. Fêté comme un prince dans son paysage il se mua rapidement en pigeon parisien que des plus malins que lui plumèrent sans vergogne. Son équipée devait s’étaler tout au long d’une infernale décennie pendant laquelle il n’eût le temps que de produire un seul film.Le couple débarque à Paris un beau jour de 1936 et leurs ennuis commencent. Ils traversent la capitale en pleine manifestation du Front Populaire, les voilà pris dans l’étau d’une foule en délire, des milliers d’agités vociférant des slogans revendicateurs qui leurs font dresser les cheveux sur la tête. Sylvestre en vient déjà à regretter les tranquilles ouvrières de sa fabrique: avec des femmes attelées aux machines au moins on avait la paix!...Une relation de la famille de sa femme les héberge dans son luxueux appartement à la lisière du bois de Boulogne. Chirurgien réputé il connaît des gens importants dans ce milieu. Des banquiers c’est-à-dire. Cependant que madame reste cloîtrée à la maison (Paris elle déteste), son époux, bien décidé à prendre du bon temps, court les réceptions mondaines du Tout-Paris. Au Fouquet’s il se lie d’amitié avec des théatreux que cette nouvelle expression attire s’ils la méprisent, au moins elle paie bien. Il termine ses nuits en leur compagnie (et celle de charmantes “petites oseilles”) au Franco-italien ou au Maxéville. C’est ainsi qu’il franchit sans trop d’appréhension l’année 1938, au cours de laquelle il crée sa propre société productrice: la Pacific-films.
On lui a présenté un scénariste, le projet prend forme peu à peu. Sylvestre a décrété qu’il mettrait en scène lui-même - il a bien su diriger une fabrique!, ce qui de son point de vue est autrement sérieux. On est à l’été 1939 et le premier jour du tournage arrive enfin. Aussi vite interrompu. Dans Paris occupé le producteur de la Pacific se voit contraint de s’associer à la Continental s’il veut parvenir à ses fins. Pour comble, madame Proust s’est entichée du jeune premier. Elle couche avec. Sylvestre qui le trouve efféminé n’y  voit que du feu. Et il a bien tort:
ce fanfaron est en fait un chef de réseau. Il est souvent absent du plateau, ce qui renforce le dédain à son encontre de son producteur. Quand au réalisateur il se prend maintenant pour Clouzot mais travaille pis qu’un Berthomieu. Il n’y connaît rien mais il va vite, et bien évidemment son producteur a toutes les indulgences  à son égard. Le tournage d’une scène de hold-up sert de prétexte au jeune premier pour trucider réellement (avec de vraies balles) une armada de fridolins en goguette. Activement recherché il ne trouve rien mieux que de se réfugier chez sa maîtresse...Bref c’est l’hallali pour ce pauvre monsieur Proust, ridiculisé, bafoué, cocufié, dépassé, compromis, pas même l’entier détenteur des droits d’un nanar intitulé “Fausse identité” et qui sortira dans l’anonymat le plus total à l’automne 46, étouffé par l’immense succès populaire du Carné-Prévert, pourtant réalisé à la même époque mais dans des conditions autrement ambitieuses, et risquées...
Au lendemain de la guerre, entièrement ruiné, Sylvestre Proust sera néanmoins resté dans le milieu du cinéma. Mais si tout le monde le connaît encore aujourd’hui il en a perdu dans cette histoire jusqu’à son nom: on ne l’appelle plus désormais que sous ce sobriquet ridicule de “plus vieux figurant du monde”...Bord cadre de l’écran, à l'arrière-plan, invisible, son même pauvre costume tout rapiécé flottant sur ses maigres épaules, jamais raccord mais bah quelle importance...On l’aime bien et entre deux plans on l’écoute poliment ressasser son histoire, et elle fait toujours autant rire, ou elle émeut, même si on la sait par cœur.
(Extrait de "le plus vieux figurant du monde")

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